À Toulouse, on dit chocolatine. À Paris, on dit pain au chocolat. Le débat est connu, mais ce qui l’est moins, c’est que la chocolatine toulousaine n’est pas exactement la même viennoiserie que sa cousine parisienne. Le pâton est plus court, le beurre incorporé en proportion légèrement supérieure, et la cuisson se fait à une température un peu plus élevée pour caraméliser plus rapidement la croûte. Le geste est gascon, hérité des fournils du Sud-Ouest qui fabriquaient déjà cette pâtisserie au beurre demi-sel quand le « pain au chocolat » parisien tournait au beurre doux. Voici la recette telle que je la travaille dans mon atelier près du marché Victor Hugo, après avoir comparé des dizaines de versions chez les boulangers du Lauragais et du Tarn.
Pourquoi le mot compte (un peu)
La querelle linguistique chocolatine versus pain au chocolat est plus ancienne qu’on ne le croit. Le mot chocolatine est attesté dans le Sud-Ouest dès le XIXe siècle, dérivé sans doute d’une déformation occitane du « shocking bread » que les Anglais auraient demandé à Bordeaux. À Toulouse comme à Bayonne, le mot a tenu. Plus au nord, on a perdu le terme. Mais la chose elle-même est aussi différente : pâton plus dense en beurre, façonnage plus serré, aucun pâton parisien ne donnera spontanément cette texture sans modifier la recette. C’est cette version sud-ouest que je propose ici, avec les détails techniques qui en font une pâtisserie singulière.
Ingrédients pour 12 chocolatines
- Détrempe : 500 g de farine T45, 200 g de lait entier froid, 50 g d’œuf entier, 60 g de sucre, 12 g de sel fin, 18 g de levure fraîche, 50 g de beurre demi-sel pommade
- Tourage : 250 g de beurre demi-sel froid (taux de matière grasse 82 % minimum)
- Garniture : 24 barres de chocolat noir spécial viennoiserie (50 % cacao, 8 cm de long), soit 2 par chocolatine
- Dorure : 1 œuf battu avec 1 cuillère à soupe de lait
Difficulté : 4/5. Temps total : 14 h dont 12 h de pousse au frigo. Pour un week-end : pâte le vendredi soir, façonnage et cuisson le samedi matin. Conservation : meilleures le jour même, 24 h à température ambiante sous un torchon.
La méthode pas à pas
- Détrempe (15 min + 1 h pousse) : dans la cuve du robot, mélanger farine, sucre, sel. Ajouter levure émiettée d’un côté, lait et œuf au centre, sans contact direct levure-sel. Pétrir 8 minutes vitesse 1 puis 4 minutes vitesse 2. Ajouter le beurre pommade, pétrir encore 3 minutes. La pâte doit être lisse et se décoller des parois. Couvrir, laisser pousser 1 heure à 25°C.
- Pré-formage du beurre de tourage : étaler les 250 g de beurre froid entre deux feuilles de papier sulfurisé en rectangle de 18 × 25 cm. Remettre 30 minutes au frigo.
- Première détrempe au frigo : dégazer la pâte, la former en boudin, filmer et placer 1 h au congélateur ou 2 h au frigo. Le froid est essentiel pour le tourage.
- Tour 1 (portefeuille) : étaler la détrempe en rectangle de 25 × 35 cm sur plan fariné. Poser le beurre au centre, replier les côtés sur le beurre. Étaler en bande de 50 × 20 cm, plier en trois (tour portefeuille). Filmer, frigo 30 minutes.
- Tour 2 (portefeuille) : tourner de 90°, étaler à nouveau en 50 × 20 cm, plier en trois. Frigo 30 minutes.
- Tour 3 (portefeuille) : répéter. Trois tours portefeuille au total, qui donneront environ 81 feuillets après cuisson. Frigo 1 heure.
- Façonnage (15 min) : étaler en rectangle de 60 × 30 cm, épaisseur 4 mm. Découper 12 rectangles de 15 × 10 cm. Au tiers de chaque rectangle, déposer une barre de chocolat. Rouler une fois sur la barre. Déposer la seconde barre. Finir l’enroulage. Soudure dessous.
- Apprêt (12 h au frigo OU 2 h en chambre) : placer sur plaque, dorer une première fois. Idéalement, laisser pousser au frigo toute la nuit (la pousse lente à 4°C donne plus d’arômes). À défaut, 2 heures à 25°C.
- Cuisson (15 min) : préchauffer à 220°C. Dorer une seconde fois. Enfourner 15 minutes. La chocolatine est cuite quand la croûte est marron foncé et que les flancs ne sont plus pâles.
- Repos (10 min) : tiédir sur grille avant dégustation.

Les détails toulousains qui changent le résultat
Au fournil toulousain, la chocolatine se sépare d’une viennoiserie parisienne sur plusieurs détails techniques précis. Sur ma version rapide du pain au chocolat du samedi midi, j’avais détaillé une approche différente avec moins de tours pour gagner du temps : c’est l’autre extrême du spectre, où l’on accepte un feuilletage simplifié pour un gain de plus de 10 heures. Pour la chocolatine toulousaine traditionnelle, on ne triche pas : c’est le tourage triple à 12 h de pousse au frigo qui donne la mie alvéolée caractéristique. Le beurre demi-sel apporte une légère rondeur saline qui équilibre le chocolat. Les chocolatières parisiennes utilisent du beurre doux : c’est plus neutre, mais aussi moins typé. Le beurre AOP Charentes-Poitou de chez ma voisine de marché donne encore plus de personnalité, mais il reste plus cher.
- Pâton un peu plus court : 60 × 30 cm pour 12 chocolatines, contre 80 × 30 cm en version parisienne. Plus de feuillets serrés sur la même longueur.
- Beurre demi-sel obligatoire : au minimum un demi-sel artisanal à 82 %. Le beurre doux donne une chocolatine fade et molle.
- Cuisson 220°C plutôt que 200°C : caramélisation plus rapide de la croûte, mie qui développe son arôme avant de sécher.
- Pousse au frigo plutôt qu’à température : la fermentation lente à 4°C produit plus d’acétate d’éthyle, ce qui donne le parfum caractéristique des viennoiseries du Sud-Ouest.

Ratés courants et corrections
Pourquoi le beurre s’échappe-t-il pendant le tourage en atelier toulousain ? Le plus souvent, parce qu’il est trop mou et fond entre les feuilles de pâte ; remettre la pâte au congélateur 15 minutes entre chaque tour règle le problème si la cuisine est chaude. Deuxième raté : une chocolatine qui ne lève pas à la cuisson. Souvent, c’est une levure morte (vérifiable en la mélangeant avec du lait tiède sucré : si bulles en 5 minutes, elle est vivante). Troisième : des barres de chocolat qui fondent trop pendant la cuisson et coulent par la soudure. Solution : choisir un chocolat à 50 % minimum de cacao, en barres dédiées viennoiserie qui contiennent moins de beurre de cacao. Sur ma croustade aux pommes gasconne, j’avais déjà parlé du beurre clarifié pour le tirage : ici, c’est le contraire, on veut un beurre demi-sel non clarifié dont les protéines de lait participent à la coloration et au goût final.

Servir et accompagner
Une chocolatine toulousaine se mange tiède, dans la demi-heure qui suit la sortie du four. Au-delà, le feuilletage perd en croquant et le beurre se fige. Pour la matinée, je sers avec un café noir corsé ou un chocolat chaud épais. Avec mes deux filles, c’est devenu une tradition du dimanche, et je leur explique parfois la différence avec le pain au chocolat parisien qu’on trouve dans certaines chaînes toulousaines, viennoiseries qui s’appellent improprement chocolatines mais ne le sont pas tout à fait. Le marché Victor Hugo en propose deux ou trois versions correctes, mais la mienne tient mieux à l’amour-propre régional.